Retour courses 2003

Présentation Raid

Les CR

Les documents de course

Historique



Le CR du Chameau

Attention, prenez les pop corns, le coca et installez-vous bien. Mieux que ça !

Je m'ennuie un peu. On m'avait promis un Raid 28 difficile et je ne trouve que de plats chemins, ou alors quelques bosses bien sèches. Notre équipe, partie depuis minuit dix environ progresse depuis trois heures avec prudence. Toute la prudence qu'il faut pour terminer à cinq. Heureusement qu'ils sont là... mais s'ils n'avaient pas été là, j'aurais été plus vite... mais s'ils n'avaient pas été là, je n'aurais peut-être pas terminé.

Sur 15h30 de course, j'ai eu une demi heure de flottement. Une demi-heure, en plein milieu de la nuit. Une éternité, où pour la première fois de ma vie je me suis ennuyé en courant. Ou plutôt, où je me suis ennuyé alors que j'aurais dû courir. Car notre équipe a affiné sa stratégie : piano piano piano. Et je suis le premier à dire, dans les premiers kilomètres, que nous allons trop vite. Quelques jours après ces 72 km traversant un peu d'Essonne, pas mal d'Yvelines et un peu d'Eure-et-Loir, j'ai encore du mal à aligner tous ces paradoxes pour en faire un tout digeste.

Pendant cette satanée demi-heure, j'ai oublié tous les pièges qui se sont présentés à moi depuis que notre capitaine m'a proposé de faire partie de l'équipe. Et que j'ai évités. Un message que je lis, une proposition honnête, ma foi, et à laquelle je réponds sans même y réfléchir : " D’ac. " Encore un truc à moi pour faire le malin.

Je connais vaguement mes futurs coéquipiers par messagerie électronique interposée. Faisant partie d’une liste de discussion sur la course à pied, ils ont tous des pseudonymes. D’abord Michel, qui prend souvent un ton professoral un peu sec et à mon goût trop péremptoire. Il en est à son troisième Raid 28 d’affilée. Ensuite le Bourrin. Ah celui là ! Toujours à chercher ton point faible et à t’asticoter comme un sale gosse. Deuxième Raid pour lui. Puis Pouic-Pouic, qui nous vient de Toulouse. Ce gars est trop sympa, ça cache quelque chose. Et enfin, la Biopuce : trop de points d’exclamation dans ses messages pour qu’elle ne m’énerve pas très vite. Vais-je les supporter pendant plus de 15 heures ? Suis-je le maillon faible ?

Une première sortie commune, environ deux mois avant, me rassure un peu. Je n’aime pas le vin, mais tout se passe bien quand même. Finalement, tous ont l’air d’êtres humains à peu près normaux et plutôt sociables. Mais moi, suis-je le maillon faible ?

J’ai décidé très tôt de ne pas du tout m’occuper d’orientation, échappant ainsi au danger de perdre tout le monde et de me faire engueuler pour cinq ou six malheureux kilomètres en trop. Ce sera Pouic qui poinçonnera, Michel et le Bourrin qui orienteront. La Biopuce et moi-même endossons la lourde tâche de faire tout le reste, c’est-à-dire, rien. Tranquille, le panard ! Bon, juste causer un peu pour passer le temps et oublier les bobos.

Les semaines passent. Nous approchons de la date fatidique. Notre capitaine Michel nous envoie de temps à autre un message pour tester notre motivation. De quelques légers soubresauts hibernatifs, les autres membres semblent passer à une franche excitation à mesure que l’échéance approche. La dernière semaine pourrait se commenter à la façon d’une course hippique : " La Biopuce semble surmotivée et tient la corde, tandis que le Chameau a définitivement cessé de se faire du souci pour elle. Il faut dire qu’elle en a vu, cette année, avec un Sparnatrail 2002, cuvée spéciale bouillasse sur 50 bornes, et plus de 7 heures d’acharnement. Le Bourrin, en embuscade, colle sa puce à la culotte avec son béret basque Antargaz. Il inonde de mails tout ce qui passe et se présente sur tous les fronts. Ah, ce phénomène ne manque pas d’énergie messieurs dames, et il ne laisse à personne le dernier mot sur nos choix stratégiques. Pouic, tranquille, sait que l’effort sera long. A quelques encablures de stress en moins, il ne veut laisser à personne le soin de croire qu’il panique. De fait, il semble bien d’aplomb pour affronter… le maillon faible. Comment voulez-vous que même un Michel parvienne à mettre de l’ordre là-dedans ? " D’autant qu’un Chameau fait tout pour retarder la préparation de son sac…

Le Chameau - c’est moi - commence à se dire, l’avant-veille du départ, qu’il faudrait peut-être commencer à préparer son sac. Les autres savent déjà combien de grammes ils vont emporter. Mais c’est qu’ils vont réussir à me faire baliser ! Je vais d’un bon pas dévaliser un grand distributeur d’articles de sport. Je prends une super frontale, non, un projecteur anti-aérien de la DCA ! La seule de tout le rayon qui éclaire à 70 mètres. Durée de vie des piles : 7 heures. Avec ça, je pourrai trouver la moindre balise d’un simple mouvement de cou. Allez Pouic, c’est par là ! Olé ! Heureusement qu’il s’est bien débrouillé tout seul, parce que j’avais du mal à éclairer mes pieds. Je me prends aussi une polaire. Super, la polaire, même pas eu besoin de l’utiliser. Des gants spéciaux anti-vent. Génial aussi, sauf sous la pluie, c'est-à-dire sur la moitié du parcours. Et enfin, plein de bouffe. J’en avais prévu pour cinq mais finalement, je vais tout m’avaler. Le sac fait, la balance – celle là même qui passe son temps à me surpeser, surtout après les fêtes – affiche un petit 3,8 kg, boisson comprise. ça fait pas beaucoup…

Finalement, je suis bien dans les temps. Je peux commencer à réfléchir, à me faire ma petite introspection rituelle d’avant course. C’est devenu une manie, de chercher à vivre le plus intensément possible chaque seconde, de J-2 à J+le maximum. Alors je cherche la faille. Le Raid 28 n’a rien d’une petite coursette. Je sais qu’on y souffre et pourtant, je sais aussi que 72 kilomètres, même dans la boue, ne seront pas trop difficiles à couvrir en 15 heures. Je cherche. Je cherche le piège, que je n’arrive pas à flairer. Où vais-je souffrir ? J’en arrive à la conclusion que s’il y a des difficultés lors de ce raid, elles seront dues à des tensions entre nous. Si je ne me fonds pas dans le moule de l’équipe, ça se passera mal. Mais je n’arrive même pas à imaginer que mes coéquipiers réussissent à me soûler en moins de 15 heures. Et surtout pas après notre sortie en groupe.

Il y a un piège et je ne l’ai pas trouvé. Tant pis. Ou tant mieux, je ne sais pas.

Samedi 18 janvier 2003. J’arrive chez Michel avec 40 minutes d’avance. La dernière fois, j’avais 2 heures de retard. Dur de se caler. Il a fait un montage assez bizarre dans lequel je suis censé arriver chez lui vers 18 h, comme Pouic, ensuite je les emmène, et on retrouve les autres à la Pizz’, eux mêmes emmenés par le Fluet (dévoué pour l’occasion)… Bref, contre toute attente, ça a marché et le dernier plat de pâtes des condamnés est passé tout seul. Sauf pour la Biopuce qui laisse là une assiette qui me fait encore saliver rien qu’à y penser.

Entre neuf et dix heures, nous nous retrouvons au gymnase Chabrat de Bures-sur-Yvette, où toutes les équipes vont s’agglutiner. Nous passons tout de suite au contrôle et c’est l’heure des rencontres. D'abord Patrick Pilorget, Papy Turoom, bref, le directeur de course mondialement connu ou peu s'en faut. Décontracté, souriant comme d'habitude, il nous donne une feuille de pointage qui ressemble à un plan de terrain de camping.

L’autre équipe d’Ultrafondus, composée d’Annick, d’Etienne, de Jean, de Christophe et d’un autre Jean, a fière allure. Je ne doute pas qu’ils vont aller très loin, et surtout très vite. Je vais leur dire bonjour et découvre pour la première fois Christophe Ledoux, calme, l’œil pétillant et l’air content d’être là (il aura exactement la même fraîcheur à l’arrivée d’ailleurs). J’échange également quelques mots avec Jean Pipart, qui s’apprête à courir cette épreuve pour sa préparation au Marathon des Sables. Et bien sûr, Etienne et Annick, mes amis Hermaniens, avec lesquels je me languis de tenter une course par équipe.

Un coureur vient me serrer la main, l’air encore plus timide que moi - ou alors, c'est un calme olympien - mais un grand sourire sur le visage. C’est François Loeser, un local de Bures-sur-Yvette. Il est chez lui. C’est une bonne surprise à laquelle je ne m’attendais pas. Il me dit qu’il a été recruté par ses coéquipiers presqu’au dernier moment. Je le verrai passer, avec la solidité du bulldozer, plus de 12 heures après le départ :

- Hé salut ça marche ? (moi)
- Ouais (lui)
- Vous avez fait toutes les balises ?
- Ouais
- Et les CO ? (nb : les " CO " sont des mini-courses d’orientations facultatives posées sur le parcours et dont les balises donnent des bonifications horaires ; il y en avait deux sur le raid)
- Toutes les balises, y compris celles des CO.
- Ouah

On se souhaite bon courage pour la suite et je suis épaté.

Le gymnase se remplit de bruit et de coureurs. Les équipes passent sur le podium pour se faire tirer le portrait. Mieux vaut les prendre fraîches que crottées, voire pas du tout, on dû se dire les organisateurs. Nous nous sommes fait une belle petite place dans un coin tranquille et nous piquons un p’tit somme. Enfin, moi j’ai du mal et je ne tiens pas tellement en place. Il reste deux heures avant de partir et je me demande comment passer le temps. Le sourire constant du Pouic, le bonheur partagé du Bourrin et de Biopuce, la sérénité de Michel me calment un moment. Ce dernier m’explique que mon rôle principal sera d’aider la Biopuce à arriver au bout. Fastoche, même sans moi, elle le fait, ce Raid. Et d’ailleurs, c’est elle qui nous remonte le moral à l’avance en nous donnant deux parts de cake aux olives chacun. J’ai presque envie de m’enfiler ça tout de suite. Autre chose Michel ? Tu veux que je porte les cartes ? ça marche ! Et puis ? Aller chercher les feuilles de route distribuées à minuit tapantes ? Ouais, je dois être capable de faire ça…

Ca loupe pas, à minuit moins cinq, on annonce que les capitaines doivent aller récupérer les feuilles et je préviens Michel d’y aller. Ah, c’est moi ? ah oui ! Purée, je vais oublier un truc et on va se paumer par ma faute ! Minuit pète et je prends tranquillement tout ce qu’il faut, et même des feuilles en double au cas où. J’apporte tout ça et les collègues reportent 4 ou 5 balises du parcours au 1/100 000e sur nos cartes IGN au 1/25 000e. Dix minutes après, nous sommes enfin partis. Et l’une des premières équipes à quitter le gymnase.

La nuit est chaude. Je suis bien couvert et comme les autres, je regrette de m’être chargé en vêtements divers. Comme les autres, je ne vais pas le regretter longtemps… Nous prenons un bon petit rythme à 7 ou 8 km/h et je me prends très vite au jeu du lièvre-allure-Biopuce. Les trois autres prennent un peu d’avance mais nous les gardons toujours dans notre ligne de tir. Je trouve qu’ils vont légèrement trop vite et j’ai peur de surévaluer les capacités de la Biopuce. Je la gave de conseils en tous genres, du " garde toujours une bonne réserve de vitesse et de souffle " au " n’oublie pas qu’on est partis pour 15 heures ". Une fois tout ça débité, plutôt que de tout répéter, on cause.ça me rassure d’apprendre que je suis à côté d’une experte en champignons.

Dès les premiers hectomètres, quelques équipes nous doublent. Le Bourrin n’en loupe pas une seule : " A tout à l’heure ! ", " on vous ramasse dans trois-quart d’heure ! ", ou les variantes " ça va se ramasser à la p’tite cuillère tout ça… ", " on laisse un peu d’avance à Orient’A Fond " (note : citations librement retranscrites). Ce qu’on peut trouver crispant chez un Bourrin finit par devenir franchement comique. A son image, l’équipe dégage une bonne énergie.

Puis la mauvaise passe. Trop de monde dans cette forêt. Trop de frontales. Trop d’équipes. Plusieurs heures après le départ, je ne retrouve toujours pas cette sensation enivrante de solitude, décrite dans les comptes rendus des années passées. L’équipe seule face à l’inconnu, au milieu des bois, dans l’obscurité. Nous sommes sur les Champs-Elysées à l’heure de pointe, aux côtés de plusieurs groupes empruntant les mêmes sentiers, faisant les mêmes choix que nous, et ça me gonfle. Le parcours est roulant et ça me gonfle. Et pour couronner le tout, j’ai l’impression de ne pas pouvoir profiter de l’ivresse de la progression puisque je n’ai aucune idée d’où je suis. Tout me gonfle et je me demande pourquoi je suis ici. Pendant une demi-heure, à mi chemin entre minuit et le petit matin, je me sens d’une sale humeur. Plein d’énergie et pas habitué à m’économiser autant. Perdu quelque part à faire une randonnée à pied.

Et puis le déclic. Voilà le point faible ! L’ennui, qui rend grognon, puis qui provoque des dissensions au sein de l’équipe. L’ennui, qui rend aveugle, et qui ne prévoit pas les difficultés à venir. Avec cette plaie dans la tête, je vais vite retomber parterre, et lourdement. Je me reprends et me re-concentre peu à peu. Au fil des kilomètres, je m’aperçois que je prends là une bonne leçon de gestion de course, voire de bonne humeur…

Alterner course et marche… beaucoup marcher… je ne devrais pas être très loin du rythme d’aujourd’hui à la Fort’iche de Maurienne, fin juillet. Mon objectif de l’année. Les balises passent. Je discute avec la Biopuce, et parfois un peu avec Michel qui vient aux nouvelles, un peu avec le Bourrin ou avec Pouic. On navigue les uns vers les autres, ce qui renforce encore le sentiment de cohésion. Je suis totalement revenu dans le coup, reconnecté aux autres. En regardant devant, nous nous disons avec la Biopuce qu’on a les meilleurs orienteurs du monde ! Je crois maintenant dur comme fer qu’il n’y a pas de maillon faible dans cette équipe.

Sur certaines portions, nous courons à cinq. Un bonheur ! Même foulée, même plaisir d’être là, et un sentiment d’invincibilité. On se croirait dans une pub de Royal Canin, avec nous cinq, au ralenti, courant dans les bois sur fond de musique du " Professionnel ". Pour le coup, nous avons tous l’œil alerte, le poil sain, et le muscle vif. C’est évident, courir ensemble incite au lyrisme, même de bas-étage, et propulse sans même que l’on s’en rende compte. Savoir qu’on courra ensemble jusqu’au bout rend beaucoup plus fort. Pas besoin de parler. Juste courir dans cette nuit calme et claire.

Nous avons passé Châteaufort, Magny-les-Hameaux, puis nous arrivons à la Verrière. Un peu de bitume. Là, nous avons le choix entre prendre une saloperie de raccourci par un tunnel plein d’eau et passer par un joli parc bien éclairé. Je me penche au dessus du pont… quelqu’un pisse par dessus mon épaule ! Non, c’est l’embout du tuyau de ma poche à eau qui s’est pris d’une envie de liberté, sans doutes quelques minutes plus tôt, quelque part dans la savane. A chaque fois que je me baisse, une giclée se fait la malle. Je me fais avoir plusieurs fois et quand la Biopuce nous intime de boire (toutes les 20 minutes nous avons droit à : " Boaaaaare ! "), ça me fend le cœur. Toute cette bonne bibine qui se barre... Et tout le monde prend quelques gorgées. Sauf moi puisque j’ai déjà l’équivalent de plusieurs ravitaillements qui ont sauté, à force de me lacer les chaussures, de me baisser au dessus d’un pont, ou en voulant regarder la carte par dessus l’épaule d’un Michel accroupi. Une bonne rasade dans le cou dont il se souviendra ! Un cri de douleur-haine-angoisse-désespoir déchire la nuit et réveille les grenouilles. Je me fais tout petit…

Malgré cette atteinte à son intégrité, Michel nous fait un zéro faute. Pas d’hésitation, pas de kilomètres supplémentaires. Avec le Bourrin et le Pouic, ils forment une équipe dans l’équipe. Les trois éclaireurs nous font progresser à bonne allure, et nous arrivons au premier point de contrôle avec une confortable demi-heure d’avance sur le temps limite. Plus de 6 heures pour parcourir 27,3 kilomètres… Nous sommes à Coignières et, après une zone industrielle pas terrible, nous retournons nous promener dans les bois.

Le petit chaperon rouge-Biopuce file bon train. Après s’être mis un Compeed pour stopper l’éclosion d’une ampoule, elle repart à l’assaut, d’abord un peu inquiète, puis totalement rassurée. Très régulière, conservant une bonne réserve de vitesse, elle a bien compris comment gérer son effort. Dès le départ, elle m’a dit que le coup de barre arrivait généralement chez elle après trois ou quatre heures. On n’a même pas vu passer ce moment ! Elle court dans le plat, s’adaptant aux légères relances de Michel – qui a toujours un œil derrière lui pour vérifier que ça suit et lancer un mot d’encouragement –, et marche dans les côtes. Lorsque les orienteurs s’arrêtent pour chercher leur route, elle prend elle même l’initiative de continuer pour prendre un peu d’avance.

Il n’y a pas vraiment de recette, à mon avis, pour motiver un, ou une, coéquipier à courir. Si j’étais convaincu qu’elle aurait très bien pu se passer de toute aide, je ne voulais absolument pas que cette expérience de l’ultra soit sa dernière. Sans vraiment y réfléchir, je varie les " plaisirs " : parler à certains moments, laisser le silence s’installer à d’autres, courir devant, courir derrière et parfois la laisser seule. Mais pas trop longtemps. A défaut d’être vraiment utile dans mon rôle de soutien, j’essaie de ne pas être trop pesant dans celui de compagnon de route.

En la voyant sereine et souriante, j’en profite pour faire une petite revue perso. Tout va bien à part quelques frottements dans les chaussures, de vaillantes routières qui ont vécu l’enfer du dernier Sparnatrail. Je les resserre et tout ira bien jusqu’à l’arrivée. Je garde au fond de moi la crainte d’une douleur inattendue, une ampoule qui éclate, un genou qui se bloque, un muscle qui se contracte, un tendon qui s’arrache… et une équipe qui serait par ma faute contrainte à l’abandon. Mes réserves en eau s’épuisent, je ne prends que de petites gorgées espacés d’une bonne demi heure, voire plus. J’en parle à la Biopuce, qui me rassure à son tour en me disant qu’on s’arrangera bien si je venais à manquer de liquide. Je mange aussi davantage pour ne pas ajouter une hypoglycémie à une éventuelle déshydratation. Et je sors ma botte secrète : 500 ml de substitut de repas à la vanille. C’est bon !

Depuis longtemps, depuis les premiers kilomètres, nous avons passé la frontière des Yvelines. Nulle part en France je n’ai vu de forêts plus belle. Entre 7h30 et 8h du matin, nous évoluons au large des Etangs de Hollande. Petit crochet vers le nord en direction de Montfort-l’Amaury. Nous sommes en plein dans la forêt de Rambouillet, à deux pas de chez mes parents. L’envie me prend d’un petit croissant…

L’air de rien, nous avons déjà couvert près de 40 kilomètres, et le jour commence à poindre. Aucun de nous n’a vraiment souffert du froid et nous accueillons le soleil avec joie. Moi plus particulièrement, parce que mon projecteur spécial DCA éclairait à peu près aussi bien qu’un ver luisant. Je range cette frontale dont je tairai la marque dans mon sac à dos... oh puis non : Lunar de Black Diamond (paf !).

Après 8 ou 10 heures de course, la Biopuce montre ses premiers signes de faiblesse. Lorsque je lui propose de trottiner une vingtaine de mètres pour recoller au groupe, elle décline l’invitation. C’est la première fois depuis le départ mais rien de bien inquiétant. Elle courbe l’échine en attendant que ça passe et le Bourrin, apparemment doté d’un sixième sens, vient à sa rencontre pour la soutenir. Plusieurs fois depuis le départ il a fait demi tour mais là, il reste, visiblement inquiet. Michel n’a pas trop besoin de lui sur cette portion. De mon côté, j’en profite pour partir un peu devant et tailler le bout de gras avec le Pouic.

Il a l’air bien, le Pouic, malgré une vieille douleur aux ischios qui se réveille. Lorsque notre capitaine me demande de l’accompagner pour pointer une balise, je m’y plie de bonne grâce. Pas pour le soutenir, il n’en a pas besoin. Pas pour l’aider à trouver le losange de métal gris, il le repère toujours avant moi. Non, juste parce que c’est marrant de trotter un peu avec lui, de faire un peu de hors piste et de se dégourdir les jambes. Du coup, je crois bien que je l’ai accompagné sur toutes les balises suivantes. D’un point de vue strictement technique, ça n’a servi à rien, nous sommes d’accord.

A force de marcher, je commence à avoir mal aux jambes. Surtout à la droite, qui pousse plus que sa copine. J’ai mal en haut du quadriceps et au poplité. Bizarrement, je peux galoper comme un lièvre… C’est la première fois que j’expérimente cette étrangeté et j’avoue que ça me tient pensif pendant un moment. Je cours donc le plus souvent possible et propose à Michel de conquérir l’inutile en allant voir par là si une balise se serait pas cachée, où là-bas pour faire des fouilles archéologiques, ou encore vers là haut pour voir si le loup y est-il. Pas contrariant, il me laisse faire mes bêtises.

Je cherche autant que possible à courir, tout en restant avec mes compagnons. Je prends un peu d’avance pour prendre des photos. J’attends le Bourrin qui s’est arrêté quelques secondes pour se déshydrater la vessie. Où le Pouic. Ou Michel. keskipissent ces trois-là ! En plus de pouvoir causer un peu avec eux, ça me permet de repartir… en trottinant pour rattraper les autres. Et puis j’aime pas laisser quelqu’un derrière tout seul.

Il pleut depuis longtemps déjà. A peu près depuis le lever du jour. Une petite pluie qui pénètre partout. Le sol devient boueux sur le dernier tiers du parcours. Les sentiers n’ont plus rien à voir avec ceux de la nuit. Marcher devient difficile et éviter les flaques, inutile. Notre pas, de plus en plus mécanique, accuse toutes ces heures passées sur les chemins. Les discussions se font plus rares et la Biopuce ne fait plus attention à son bipper censé nous faire penser à boire. Je lui propose de prendre le relais, ce qu’elle accepte de bonne grâce.

Quelques minutes passent… " Hé l’Chameau, t’oublie pas le ravitaillement, hein… " Le quoi ? Ah, heu… non non. Je regarde ma montre. La Biopuce a dix secondes d’avance sur l’heure que j’avais prévue ! Vingt minutes et dix secondes plus tard : " Hé l’Chameau, t’oublie pas le ravitaillement, hein… " Je regarde ma montre… la Chronobiopuce est pile à l’heure. Elle a avalé son bipper ou quoi ? Sans cette aide précieuse, mes annonces deviennent ensuite un peu plus chaotiques. J’ai dû en faire une ou deux au bout de 25’ et sans doute quelques unes à 10’ d’intervalle. De toute façon, l’équipe fonctionne de concert en mode automatique.

PC2. Point de contrôle n°2. Kilomètre 57. Sans doute la limite que nous redoutions le plus avant le départ. Le seul passage éliminatoire de la course. Arriver après 13h50 nous aurait obligés à faire un tour gratuit en bus, direct jusqu’à Hanches sans passer par la case départ. Nous atteignons ce " carrefour des chevreuils ", entre Saint-Léger-en-Yvelines et Poigny-la-Forêt, un peu après midi. Une grande fierté m’envahit. Nous sommes toujours ensemble. Tout se passe très bien. Zéro tension. La vie vaut bien la peine d'être vécue.

Je profite de cet arrêt un peu plus long (5 minutes environ) pour manger le cake aux olives de la Biopuce. Aourf ! Elle mange aussi le sien et voyant que je salive devant la portion restante, me propose sa seconde part. Mon petit démon me dit " Prends-le, ou elle va changer d’avis ! " Sur l’autre épaule, le petit ange me fait dire une grosse connerie : " Non… non merci, garde-le pour après l’arrivée, ça te fera du bien pour commencer à récupérer. " Quel âne ! Il y a tout ce qu'il faut à l'arrivée : soupe, pâtes, jambon, eau, tout ! Maintenant, j’en suis réduit à attendre la recette…

Avant de repartir, j’ouvre avec crainte, mon sac pour vérifier le niveau d’eau. Avec stupeur, je m’exclame : " Wouah, encore un litre ! " Sur deux au départ et un petit demi litre de perdu dans le cou de Michel, c’est pas mal, non ? " Fais gaffe, c’est peut-être qu’une impression, la poche est aplatie dans le sac. ". ça, c’est un coup du Bourrin. Je sors la poche et découvre tout de même un bon 600ml, ce qui sera suffisant pour boire normalement jusqu’à la fin. Wouah quand même.

Je commence à faire mes petits calculs pour motiver la Biopuce. Il reste 15 kilomètres, ce qui devrait nous faire arriver aux alentours de trois heures. Trois heures semblent dérisoires. Je ne pense même plus à ce que peuvent représenter 15 kilomètres en courant normalement. Depuis le début de cette aventure, d’ailleurs, nous ne pensons qu’en temps. Dès le début, nous savions que nous allions mettre entre 15 et 16 heures. Peu importe la distance, seul compte le temps. Et le temps est avec nous aujourd’hui.

La forêt est de plus en plus boueuse et la pluie incessante n’arrange rien. Nous marchons en file indienne, plutôt solitaires dans notre effort. Impossible de se faire une causette sous peine de chute. Je marche laborieusement avec une seule jambe, le regard rivé sur les pièges tendus par un sol détrempé. Les autres ont les traits tirés et j’imagine mon propre reflet dans ces visages. Pourtant, tout va bien. Je n’ai pas dormi depuis près de 26 heures, dont la moitié de raid, et je me sens parfaitement lucide.

Nous arrivons dans la plaine de la Beauce. C’est plat à l’infini. J’adore ! On voit l’horizon, les champs verts qui attendent patiemment les prochaines récoltes, les clochers qui ont déjà sonné la messe, les châteaux d’eau et quelques groupes d’arbres au milieu de l’immensité, abris dérisoires pour les animaux traqués par les fusils. Et au loin, de petites silhouettes en ombres chinoises, qui marchent ou trottinent : les autres équipes. Difficile de décrire précisément l’état de la nôtre, de mes compagnons. Chacun a sa propre façon de gérer un effort long et un rictus d’effort ne suffit pas à diagnostiquer la douleur.

La Biopuce commence à avoir des cernes. L’air un peu abattue par moments, elle reprend du poil de la bête à d’autres. " Quand elle commence à balancer des vannes, c’est qu’elle va mieux ! " Le Bourrin la connaît bien…

Le Bourrin, justement, mérite bien son surnom. Forcément moins frais qu’au départ, comme nous tous, rien ne semble pouvoir l’arrêter. Entêté jusqu’au bout, il ne semble penser qu’à une chose : la ligne d’arrivée. Barrez-vous de ma route ou j’fais un malheur !

Pouic, ensuite, souffre de plus en plus à cause de son ischio récalcitrant. Il ne peut plus courir du tout mais semble dans un bon état de fraîcheur. Il mérite son rang de plus solide du groupe et continue vaillamment à pointer les balises.

Michel, enfin. Après être resté concentré pendant plus de 14 heures, cède les dernières balises à son copilote Bourrin, qui s’en tire comme un chef. Notre capitaine se concentre désormais sur notre arrivée imminente.

Quant au Chameau, j’en ai déjà parlé. Il a suffisamment de jus dans sa poche donc tout va bien.

Quelques centaines de mètres avant l’arrivée, nos familles attendent et nous félicitent. J’en suis joyeux mais un peu déçu aussi. J’aurais bien aimé terminer ces quelques mètres dans une ivresse d’équipe. Nous traversons le village de Hanches ensemble et passons la ligne en 15h34 dans une ivresse d’équipe quand même, nous tenant la main comme des gosses. Pas peu fiers.

Epilogue…

Solitaire indécrottable, pour ce qui est de la pratique de l’ultra, je n’imaginais pas prendre autant de plaisir à passer 15 heures en équipe, surtout sur une distance aussi longue. Je m’attendais à une épreuve psychologique, puisque physiquement, la distance devait passer facilement à cette vitesse. Je n’ai eu que du bonheur, ce jour-là, avec l’impression qu’un lien s’était créé avec mes quatre coéquipiers. L’ultra course d’orientation, je connaissais pas, et bien voilà encore un genre à prévoir dans le calendrier.

Bravo pour la lecture. Comme d'hab, j'ai été un pétit peu longuet... (heu, si vous répondez, pensez aux modems des co_membres et coupez du texte... je vous en voudrai pas)

Phil

Retour courses 2003

Présentation Raid

Les CR

Les documents de course

Historique